Dixit Fillon: vous avez raison, notre mode de vie est menacé ! De ses deux explications, laquelle retenez-vous ?
Si le 21 mars vers 20h30 vous regardiez sur le petit écran l'ensemble de la classe politique commenter les résultats du deuxième tour des élections Régionales, vous avez certainement vu l'intervention du Premier Ministre.
Après avoir salué le succès des listes de gauche et avoir assumé sa part de responsabilité, il y a introduit, pour expliquer les piètres résultats de la majorité présidentielle et l'inquiétude des électeurs, une expression assez radicale: "les français ont raison, notre mode de vie est menacé !"
Suivie de deux explications opposées:
- la "mauvaise", à son sens: ce sont les réformes qui menacent notre mode vie,
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Françaises, Français, si vous saviez, par Pierre-Antoine Delhommais
LE MONDE | 20.03.10 | 14h04 • Mis à jour le 20.03.10 | 14h05
On a lu et entendu, depuis une semaine, tellement de commentaires pertinents et d'analyses fines, de la part de politologues experts, sur les élections régionales qu'on ose à peine ajouter les nôtres, qui vont forcément paraître bien candides et naïfs. Si les gens ne sont pas allés voter, en ce jour d'ouverture de la pêche à la truite, cela a été répété mille fois, c'est d'abord et avant tout à cause de la crise économique.
Un lien de causalité présenté comme une évidence. Qui pourtant n'allait pas totalement de soi. Car on aurait tout aussi bien pu imaginer que le lien joue en sens inverse. A savoir que la crise, qui a vu le retour de l'Etat et du politique à la faveur de la défaillance du "tout marché", se traduise aussi par un retour du citoyen électeur. Que, pour la première fois depuis longtemps, celui-ci ait le sentiment, à travers son vote, d'être en mesure de reprendre la main, de pouvoir à nouveau influer sur le cours des choses après en avoir été dépossédé pendant trois décennies de libéralisme à tout-va. De fait, au vu du taux d'abstention record, il n'y a pas eu le moindre désir de réappropriation.
Plutôt de la résignation et du fatalisme. Avec cette idée qu'au fond il n'y a vraiment rien à faire pour changer le système et que la marge de manoeuvre des dirigeants politiques dans cette crise est proche de zéro. D'abord, les gouvernements du monde entier, quelle que soit leur couleur politique, ont répondu de la même façon au désastre né après la faillite de Lehman Brothers : injections de fonds publics pour sauver les banques, plans de relance pour soutenir l'activité et mesures d'urgence sociale.
Au Japon, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Espagne, en Allemagne, en France, en Italie, en Suède, travaillistes, conservateurs, libéraux, communistes, sociaux libéraux, libéraux sociaux, Bush, Obama, Sarkozy, Merkel, Brown, Zapatero, Strauss-Kahn, Poutine, Hu Jintao, tous ont adopté des réponses de politique économique à la crise rigoureusement identiques.
Cela n'aide guère à concevoir qu'un autre monde est possible et à se mobiliser pour le construire. Surtout quand, dans la foulée, on apprend que les traders ont recommencé à toucher des bonus à cinq ou six zéros et que la réforme de la régulation financière progresse à pas de nain.
Des élections régionales, ce n'est pas non plus le cadre rêvé pour une crise économique mondiale. Un brin sous-dimensionné, légèrement décalé par rapport aux enjeux du moment et aux préoccupations des citoyens : le chômage, les délocalisations, l'accès au crédit bancaire, le pouvoir d'achat, le prix de l'énergie, la dérive des finances publiques, les risques d'explosion de la zone euro. Au lieu de cela, il a été question du prix du passe Navigo et de la ponctualité des TER. Les élections régionales, ce sont des élections pour beau temps, pas pour forte tempête, quand des citoyens perdus cherchent désespérément des branches auxquelles se raccrocher.
D'où aussi ce sentiment de la France d'en bas que les élites la trompent et se moquent d'Elle en lui racontant des fariboles. Par exemple en lui répétant sur tous les tons, indices boursiers à l'appui, que le pire de la crise est passé, alors qu'Elle continue, de son côté, à vivre dans le cauchemar quotidien des factures d'électricité à payer, des prêts à la consommation à rembourser et des emplois impossibles à dénicher.
En vérité, les hommes politiques n'ont aujourd'hui guère d'autre choix que le mensonge, au moins par omission, s'ils veulent assurer leur propre survie. Voilà, sinon, à quoi pourrait grosso modo ressembler un discours qui chercherait à décrire le plus honnêtement et le plus fidèlement possible la vérité économique qui se profile.
"Françaises, Français, Ne vous lamentez pas trop sur votre sort actuel, car le plus dur reste à venir. D'abord, le chômage ne va pas baisser. Les Chinois, avec leur coût du travail vingt fois plus faible et leur yuan sous-évalué, vont s'attaquer à de nouveaux produits et monopoliser de nouveaux marchés. Ce qu'ils vont gagner en niveau de vie, vous allez le perdre. Les délocalisations vont s'accélérer. La seule chance, pour la France, d'améliorer sa compétitivité et de rester dans la course, ce sera de se serrer très fort la ceinture sur les salaires, comme le font les Allemands depuis des années. Vous allez gagner moins, mais vous allez devoir travailler plus et plus longtemps, pour espérer toucher une retraite à peine décente. Avec une protection sociale réduite, car l'Etat-providence, étant donné notre niveau de dette publique, c'est terminé. Terminé. Pour réduire nos déficits et rembourser nos emprunts, vous allez aussi devoir payer plus d'impôts. Vous, mais aussi vos enfants et vos petits-enfants. C'est à peu près le seul moyen d'échapper, et ce n'est même pas sûr, au sort de la Grèce." Voilà un programme électoral vendeur.